C’était dans les années ’70, je m’en souviens comme si c’était hier, je n’avais pas encore créé mon guide de restaurants, j’étais simple consommateur formé au bon goût d’une famille formidablement lyonnaise.
Je m’en souviens comme si c’était hier.
Mon repas : gâteau de foies blonds à la Lucien Tendret, grenouilles sautées comme en Dombes, poularde en vessie sauce Albufera, bugnes lyonnaises, tarte à la praline et glace vanille, bien sûr turbinée minute.
Encore aujourd’hui, en écrivant, toutes les saveurs me reviennent.
Pourtant, c’était il y a presque quarante ans.
J’ai bien quelquefois été bluffé par la cuisine spectacle de Bocuse, avec sa soupe aux truffes, son loup en croûte et son chariot de dessert.
Mais ici, chez la « Mère Charles » du papa, ancien bistrot devenu restaurant et aujourd’hui restaurant Alain Chapel, c’était un tout autre registre, celui de la vérité, de l’authenticité, de l’émotion pure, de la générosité, du sublime.
Autant de valeurs qui sont sûrement d’un autre temps et qui on fait que celui que le considère comme le plus grand cuisinier du XXe siècle n’a pas été reconnu à sa juste valeur.
Après tout, l’émotion qui m’envahit en pensant à tous les repas pris chez lui, à nos discussions dans son bar fumoir, Double Corona aux lèvres et bâtard de chez Ramonet à portée, toutes mes émotions sont encore plus fortes et égoïstement, je pense qu’elles ne sont qu’à moi.
Quand on aime, on n’est pas un partageux.
Et ce goût pur de la cuisine de Chapel, dont encore le souvenir m’est si présent, il n’est qu’à moi, et c’est bien.
(Extrait de « Mes Mots gourmands » de Marc de Champérard – Edition PUF)